Bruno pourrait être notre voisin de palier. On voudrait être son ami. Et entrer dans son quotidien, le même que le nôtre. A une chose près : Reprise des négociations, le quatrième album de Bénabar figure en tête des meilleures ventes.
Bien mis, dirait-on, pour décrire le mieux son apparence. Jeans, chemise blanche et pull noir. Presque no look, si ce nest un certain classicisme rétro. Bénabar ne se perd pas en fioritures syntaxiques, et sil parle peu, cest parce quil évite les formules creuses.
Etiqueté chroniqueur du quotidien depuis le succès de son album précédent Les Risques du métier, Bruno ne donne pas dans lenvolée lyrique, et revendique la banalité : « Aborder la vie par le côté profil bas, cest beaucoup plus intéressant. Et normalement, on se rend compte après que les choses sont plus larges et plus universelles quelles ne paraissent. » Ses personnages ne sont pas héroiques : « Jaime bien les seconds rôles, le principe du looser magnifique me plaît bien. Le super héros, super beau, super costaud, super séducteur, cest pas très intéressant à raconter. »
Fils dun technicien de cinéma et dune libraire dorigine italienne, né à Thiais (94) en 1969, Bénabar sest initié à la photographie et a été assistant régisseur. Dès la fin du lycée, même sil joue déjà de la trompette, cest lécriture qui le fascine. Les « trucs dans tous les sens » évoluent en chansons. Quil chante, naturellement, et ce à quoi il «prend goût.»
Mais Bénabar nécrit pas que des chansons. Il a collaboré à lécriture des scénarii de la série H, diffusée sur Canal +. Et à 20 ans, a réalisé un court-métrage récompensé par divers prix, José Jeannette, dun cynisme remarquable qui semble aujourdhui absent de ses chansons. «Je suis moins no future, moins grinçant. Mais cest ce qui me correspond le mieux, dailleurs, dêtre plus tendre.» admet-il.
Tendre et juteux. Du jus, Bénabar nen manque pas. Sur scène, il saute, bouge de tous ses membres, se contorsionne presque, donnant de faux airs de rock à la fanfare énergique quil forme avec ses six musiciens. Lair époustouflé quand on le questionne sur la scène, il répond : « Cest un bombardement de sensations diverses, variées et parfois contradictoires. Euphorie, flip, concentration Cest très particulier. »
Concentré et appliqué comme un bon élève, Bénabar a pourtant constamment lil qui frise et le sourire en coin, toujours prêt à dégainer le bon mot lors des répétitions avec ses musiciens. « Perfectionniste » daprès Denis, accordéoniste et saxophoniste depuis dix ans auprès de Bruno, « travailleur acharné, toujours en phase de création » selon sa manager, Marion Richeux, et « dune anxiété permanente, lucide au point de se remettre constamment en cause », daprès Denis Collart, chef de projet dans sa maison de disques.
Rituels de rigueur avant dentrer sur scène, Bruno fait le signe de croix ou touche le petit Hulk en plastique qui a trouvé sa place sur le piano. Superstitieux, Bénabar ? Doux euphémisme. La moindre allusion à déventuels heureux temps futurs et, presque allongé dans son fauteuil, il se penche vers le sol, et touche plusieurs fois daffilée, le parquet en bois. Monter dans un avion, ou même dans une voiture le rend phobique. Et sil admet avoir «peur de plein de choses », il nen dit pas plus par superstition.
Il se dit « curieusement très romantique », mais tient en aversion la rose rouge de fin de soirée, et en général le romantisme de supermarché. Incarner la rock-star ou le sex-symbol ne lui déplairait pas, mais déplore que « cela ne prenne pas » sur lui. « Question de personnalité ! » samuse-t-il.
Comme notre voisin den face, Bruno savoure les bonheurs ordinaires, « jai un côté Français épicurien : la bouffe, la famille, chatouiller un enfant, les choses banales de la vie », et regrette les malheurs du monde en lisant le journal. Mais au fait, quel journal ? Catégorisé « vie locale de proximité » par les médias, « plutôt Parisien que Libération », Bénabar se moque de son image. « Ca me passe au-dessus. Cest pas tout à fait faux, mais en même temps, je suis abonné à Libé Pour paraphraser Jacques Chirac : ça men touche une pour faire bouger lautre ! » Il ne peut sempêcher de glisser au passage quil « déteste Jacques Chirac ».
Politisé - il est de gauche - mais sans ostentation, Bruno répond volontiers quand on lui parle Europe ou société. Le piratage musical ? Il est contre. « Tout travail mérite salaire. Je suis très énervé par les discours qui le défendent, qui sabritent derrière un alibi pseudo-révolutionnaire, alors que cest juste ne pas payer. Mais je suis aussi contre la répression. Donner trois ans de tôle à un môme, cest absurde. Quils mexpliquent pourquoi ils trouvent normal dacheter un ordinateur à Bill Gates, lhomme le plus riche au monde, et pourquoi cest pas normal de me donner un euro pour mes chansons.»
Par honnêteté, il a refusé daccorder sa chanson Dis lui oui comme hymne en faveur de la Constitution européenne. Partisan du oui, il ne souhaitait pas prendre en otage les personnes qui sétaient approprié la chanson. Malhonnête vis-à-vis des partisans du non. Impensable donc, lorsque lentourage professionnel de Bruno saccorde pour dire de lui quil est fidèle, franc, et constamment à lécoute des autres.
Il est prêt à écouter ceux qui naiment pas ses chansons, « même moi, il marrive de pas pouvoir les écouter tellement je les trouve pourries » reconnaît-il, mais naccepte pas le reproche de faire des succès avec des accords basiques : « Let it be (des Beatles), cest trois accords. Cest pas indispensable dessayer dargumenter par des conneries pareilles. »
Ses prochaines chansons seront-elles moins anecdotiques, plus expressives ? Certainement. Il les espère, si tout va bien, après un bref toucher du sol en bois, « plus frontales, moins deuxième degré systématique, plus assumées », à limage de Quest ce que tu voulais que je lui dise ? présente sur le dernier album, qui évoque la difficile sortie de lexclusion.
Le star-system ? toujours hors de question. Marion Richeux : « Bruno refuse tout ce qui peut mettre à mal sa création artistique. Il nira jamais à la Star Ac, dans des meetings politiques, ou des regroupements partisans .» Une seule chose à changer daprès sa manager : « Jaimerais quil fasse un peu plus attention à son image ! Il porterait sans problème un pantalon à rayures avec un pull à dautres rayures ! ». Tout comme notre cher voisin.

