Culture

Lundi 16 janvier 2006
Terre-à-terre mais romantique. Politisé mais non engagé. Banal mais savoureux. Le portrait de Bénabar : ordinaires et attachantes contradictions.

Bruno pourrait être notre voisin de palier. On voudrait être son ami. Et entrer dans son quotidien, le même que le nôtre. A une chose près : Reprise des négociations, le quatrième album de Bénabar figure en tête des meilleures ventes.

Bien mis, dirait-on, pour décrire le mieux son apparence. Jeans, chemise blanche et pull noir. Presque no look, si ce n’est un certain classicisme rétro. Bénabar ne se perd pas en fioritures syntaxiques, et s’il parle peu, c’est parce qu’il évite les formules creuses.

Etiqueté chroniqueur du quotidien depuis le succès de son album précédent Les Risques du métier, Bruno ne donne pas dans l’envolée lyrique, et revendique la banalité : « Aborder la vie par le côté profil bas, c’est beaucoup plus intéressant. Et normalement, on se rend compte après que les choses sont plus larges et plus universelles qu’elles ne paraissent. » Ses personnages ne sont pas héroiques : « J’aime bien les seconds rôles, le principe du looser magnifique me plaît bien. Le super héros, super beau, super costaud, super séducteur, c’est pas très intéressant à raconter. »

Fils d’un technicien de cinéma et d’une libraire d’origine italienne, né à Thiais (94) en 1969, Bénabar s’est initié à la photographie et a été assistant régisseur. Dès la fin du lycée, même s’il joue déjà de la trompette, c’est l’écriture qui le fascine. Les « trucs dans tous les sens » évoluent en chansons. Qu’il chante, naturellement, et ce à quoi il «prend goût.»

Mais Bénabar n’écrit pas que des chansons. Il a collaboré à l’écriture des scénarii de la série H, diffusée sur Canal +. Et à 20 ans, a réalisé un court-métrage récompensé par divers prix, José Jeannette, d’un cynisme remarquable qui semble aujourd’hui absent de ses chansons. «Je suis moins no future, moins grinçant. Mais c’est ce qui me correspond le mieux, d’ailleurs, d’être plus tendre.» admet-il.

Tendre et juteux. Du jus, Bénabar n’en manque pas. Sur scène, il saute, bouge de tous ses membres, se contorsionne presque, donnant de faux airs de rock à la fanfare énergique qu’il forme avec ses six musiciens. L’air époustouflé quand on le questionne sur la scène, il répond : « C’est un bombardement de sensations diverses, variées et parfois contradictoires. Euphorie, flip, concentration… C’est très particulier. »

Concentré et appliqué comme un bon élève, Bénabar a pourtant constamment l’œil qui frise et le sourire en coin, toujours prêt à dégainer le bon mot lors des répétitions avec ses musiciens. « Perfectionniste » d’après Denis, accordéoniste et saxophoniste depuis dix ans auprès de Bruno, « travailleur acharné, toujours en phase de création » selon sa manager, Marion Richeux, et « d’une anxiété permanente, lucide au point de se remettre constamment en cause », d’après Denis Collart, chef de projet dans sa maison de disques.

« J’ai peur de plein de choses »

Rituels de rigueur avant d’entrer sur scène, Bruno fait le signe de croix ou touche le petit Hulk en plastique qui a trouvé sa place sur le piano. Superstitieux, Bénabar ? Doux euphémisme. La moindre allusion à d’éventuels heureux temps futurs et, presque allongé dans son fauteuil, il se penche vers le sol, et touche plusieurs fois d’affilée, le parquet en bois. Monter dans un avion, ou même dans une voiture le rend phobique. Et s’il admet avoir «peur de plein de choses », il n’en dit pas plus… par superstition.

Il se dit « curieusement très romantique », mais tient en aversion la rose rouge de fin de soirée, et en général le romantisme de supermarché. Incarner la rock-star ou le sex-symbol ne lui déplairait pas, mais déplore que « cela ne prenne pas » sur lui. « Question de personnalité ! » s’amuse-t-il.

Comme notre voisin d’en face, Bruno savoure les bonheurs ordinaires, « j’ai un côté Français épicurien : la bouffe, la famille, chatouiller un enfant, les choses banales de la vie », et regrette les malheurs du monde en lisant le journal. Mais au fait, quel journal ? Catégorisé « vie locale de proximité » par les médias, « plutôt Parisien que Libération », Bénabar se moque de son image. « Ca me passe au-dessus. C’est pas tout à fait faux, mais en même temps, je suis abonné à Libé…Pour paraphraser Jacques Chirac : ça m’en touche une pour faire bouger l’autre ! » Il ne peut s’empêcher de glisser au passage qu’il « déteste Jacques Chirac ».

Politisé - il est de gauche - mais sans ostentation, Bruno répond volontiers quand on lui parle Europe ou société. Le piratage musical ? Il est contre. « Tout travail mérite salaire. Je suis très énervé par les discours qui le défendent, qui s’abritent derrière un alibi pseudo-révolutionnaire, alors que c’est juste ne pas payer. Mais je suis aussi contre la répression. Donner trois ans de tôle à un môme, c’est absurde. Qu’ils m’expliquent pourquoi ils trouvent normal d’acheter un ordinateur à Bill Gates, l’homme le plus riche au monde, et pourquoi c’est pas normal de me donner un euro pour mes chansons.»

Par honnêteté, il a refusé d’accorder sa chanson Dis lui oui comme hymne en faveur de la Constitution européenne. Partisan du oui, il ne souhaitait pas prendre en otage les personnes qui s’étaient approprié la chanson. Malhonnête vis-à-vis des partisans du non. Impensable donc, lorsque l’entourage professionnel de Bruno s’accorde pour dire de lui qu’il est fidèle, franc, et constamment à l’écoute des autres.

« chansons moins 2ème degré, plus assumées »

Il est prêt à écouter ceux qui n’aiment pas ses chansons, « même moi, il m’arrive de pas pouvoir les écouter tellement je les trouve pourries » reconnaît-il, mais n’accepte pas le reproche de faire des succès avec des accords basiques : « Let it be (des Beatles), c’est trois accords. C’est pas indispensable d’essayer d’argumenter par des conneries pareilles. »

Ses prochaines chansons seront-elles moins anecdotiques, plus expressives ? Certainement. Il les espère, si tout va bien, après un bref toucher du sol en bois, « plus frontales, moins deuxième degré systématique, plus assumées », à l’image de Qu’est ce que tu voulais que je lui dise ? présente sur le dernier album, qui évoque la difficile sortie de l’exclusion.

Le star-system ? toujours hors de question. Marion Richeux : « Bruno refuse tout ce qui peut mettre à mal sa création artistique. Il n’ira jamais à la Star Ac, dans des meetings politiques, ou des regroupements partisans .» Une seule chose à changer d’après sa manager : « J’aimerais qu’il fasse un peu plus attention à son image ! Il porterait sans problème un pantalon à rayures avec un pull à d’autres rayures ! ». Tout comme notre cher voisin.

Par Elsa Haharfi
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